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Panorama des dispositifs d’accompagnement en santé mentale pour les vétérinaires en France

12 août 2025

Un état des lieux alarmant : la santé mentale en souffrance chez les vétérinaires

Les études sont convergentes : les vétérinaires connaissent un risque accru de mal-être psychologique et de suicide par rapport à la population générale. Selon une enquête de la Fondation Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoirs (OABA) publiée par Le Monde (octobre 2022), un tiers des praticiens interrogés rapporte avoir déjà ressenti le besoin d’un accompagnement psychologique, et le taux de suicide au sein de la profession serait 2 à 4 fois plus élevé que celui de la moyenne nationale, une statistique corroborée par des études anglo-saxonnes reprises par le Société Nationale des Vétérinaires d’Exercice Libéral (SNVEL).

Les causes sont multiples et s’entremêlent :

  • Pression économique (endettement à l’installation, rentabilité des structures)
  • Responsabilité médicale accrue
  • Confrontation à la mort, à la détresse animale et humaine
  • Isolement, notamment en zones rurales
  • Complexité des relations avec la clientèle
  • Exigence de disponibilité permanente et surcharge de travail (cf. étude AVMA, 2020)

Face à ce constat, la profession s’est progressivement organisée pour développer des dispositifs d’aide et de prévention.

Dispositifs d’écoute et d’accompagnement dédiés aux vétérinaires

Ligne d’écoute Agri’écoute – MSA : un accès ouvert aux vétérinaires

Depuis plusieurs années, la Mutualité Sociale Agricole (MSA) a mis en place une plateforme d’écoute, Agri’écoute, initialement destinée au monde agricole mais étendue aux vétérinaires, en particulier ceux d'exercice rural et en lien avec le secteur agricole (MSA - Agri'écoute).

  • Accessible 24h/24, 7j/7, de façon anonyme
  • Animée par des psychologues spécialement formés aux réalités agricoles et vétérinaires
  • Niveau d’écoute et d’information, orientation vers des dispositifs spécialisés en cas de besoin

Le Service d’Accompagnement Psychologique de l’Ordre des Vétérinaires

Face à la demande croissante de soutien, le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires a mis en place en 2021 son propre service d’accompagnement psychologique, accessible à tous les vétérinaires inscrits :

  • Plateforme téléphonique confidentielle avec des psychologues partenaires
  • Entretiens gratuits, anonymes, avec la possibilité d’un suivi court
  • Démarche volontariste intégrant une sensibilisation des Conseils régionaux de l’Ordre
  • Communication renforcée lors des congrès et formations universitaires

Vétos-Entraide : un réseau d’écoute par et pour les vétérinaires

Vétos-Entraide est une association créée par des vétérinaires pour pallier l’isolement des confrères en difficulté. Elle propose :

  • Une ligne d’écoute assurée par des pairs bénévoles, formés à l’écoute active
  • Un site internet référençant les ressources d’accompagnement psychologique
  • Un réseau de « vétérinaires sentinelles » dans les régions pour soutenir localement
  • Des rendez-vous d’information et de sensibilisation sur les risques psychosociaux en clinique vétérinaire

Selon le rapport d’activité 2023 de l’association, la ligne reçoit en moyenne une centaine d’appels par an, dont un tiers concerne des situations de détresse sévère nécessitant une orientation vers un professionnel de santé.

Initiatives institutionnelles et partenariales : du national au régional

Sensibiliser en formation initiale : l’exemple des ENV

Conscientes des enjeux, les Écoles nationales vétérinaires françaises (ENVF) ont intégré la prévention et la sensibilisation à la santé mentale dans leurs parcours :

  • Ateliers d’information sur le stress, la résilience, la gestion émotionnelle (ex : VetAgro Sup Lyon, Oniris Nantes)
  • Interventions de psychologues lors des périodes de stages (cliniques d’application)
  • Création de dispositifs de tutorat et d’écoute étudiante (ex : "cellule bien-être" à l’ENVT Toulouse)
  • Évaluation expérimentale de dispositifs de pairs-aidants au sein des promotions

Un rapport de l’ENV Alfort (2022) souligne que 29% des étudiantes et étudiants vétérinaires ressentent un niveau de stress élevé, principalement lors du passage aux stages cliniques ; d’où la nécessité de renforcer le soutien pendant ces phases de transition professionnelle.

Programmes de prévention des risques psychosociaux dans les cabinets et cliniques

La SNVEL, en partenariat avec les ARS et le Ministère de l’Agriculture, pilote un plan de prévention des risques psychosociaux (RPS) dans les établissements vétérinaires, qui inclut :

  • Des formations à la gestion d’équipe, prévention du burn out, médiation avec la clientèle
  • La diffusion de guides de bonnes pratiques sur la gestion du temps de travail
  • Un accompagnement spécifique lors d’événements critiques (agression, euthanasies massives, etc.)

Certaines structures pionnières, à l’instar du Pôle vétérinaire Saint-Hyacinthe (Loiret), ont même mis en place des cellules de debriefing psychologique après des périodes de tension, avec des retours très positifs sur la cohésion d’équipe et la diminution du turnover.

Des partenariats avec les acteurs de la santé mentale

Des collaborations ponctuelles voient le jour avec des associations spécialisées :

  • L’association SOS Suicide Phénix intervient régulièrement auprès des étudiants vétérinaires pour des actions de sensibilisation
  • Des conventions locales entre cabinets/vétérinaires et psychologues ou structures hospitalières (ex : CHS de Blain près de Nantes) permettant une orientation accélérée des professionnels en détresse

Mutualisation des ressources et retours du terrain : les leviers qui font la différence

Favoriser l’échange entre pairs : la force du collectif

Plusieurs enquêtes (cf. Le Point Vétérinaire, novembre 2022) montrent que le simple fait de pouvoir partager ses difficultés avec des collègues, sans crainte de stigmatisation, est un facteur majeur de protection. Certaines initiatives locales, à l’exemple des groupes de parole « Vétos-Café » à Lille et Strasbourg, ont donné naissance à des rendez-vous réguliers où l’on échange sur les aspects émotionnels du métier, les difficultés relationnelles…

  • Participation strictement volontaire
  • Anonymat et bienveillance garantis
  • Soutien par des psychologues ou coachs vétérinaires

Les retours d’expérience indiquent une grande utilité, notamment chez les jeunes diplômés et les praticiens isolés.

Faciliter l’accès à l’information : centralisation des ressources numériques

L’offre d’accompagnement s’est également professionnalisée sur le plan numérique :

  • Portail « Bien-être Vétérinaire » (lancé par l’Ordre et la SNVEL) : recense toutes les informations actualisées sur les aides, guides, contacts d’urgence, témoignages
  • Ateliers en ligne autour du stress, de la gestion de la communication difficile avec les clients (webinaires pilotés par l’association Vétos-Entraide, accessibles gratuitement sur inscription)

Vers une levée du tabou : quand la profession s’engage sur le terrain

La mobilisation récente autour de la santé mentale des vétérinaires a permis de lever un tabou longtemps pesant. Cette évolution est portée à la fois par l’engagement de vétérinaires « modèles » (témoignages en congrès, dans la presse spécialisée), par les actions conjointes de l’Ordre et des réseaux associatifs, et par la nouvelle génération de praticiens, très mobilisée sur ces enjeux.

Ainsi, en 2023, à l’occasion du Salon International de l’Agriculture, une tribune collective a réuni pour la première fois des vétérinaires, agriculteurs, membres d’associations de défense animale et médecins, pour alerter sur le besoin de reconnaissance et d’aide psychologique des professionnels du soin animal. Cette dynamique interprofessionnelle favorise la création de solutions adaptées aux réalités du terrain.

Du repérage précoce à la prévention active : quelles perspectives ?

Si l’offre de soutien s’est structurée, il subsiste de nombreux défis :

  • La sous-utilisation des dispositifs, due à la peur du stigmate, au manque de temps, ou à l’absence de culture de l’aide chez les praticiens les plus âgés
  • Le besoin d’élargir les actions de prévention en amont, dès la formation initiale, et d’inclure systématiquement les problématiques de santé mentale dans l'accompagnement à l’installation
  • L’enjeu du repérage précoce autour des signaux faibles (absentéisme, repli, conflits) nécessite la formation de tous les acteurs-clés du secteur (membres des équipes, secrétariats, etc.)
  • Une réflexion s’ouvre également sur l’inclusion des professionnels en début, milieu et fin de carrière, chacun exposé à des risques spécifiques

La France n’est pas isolée : nombre d’initiatives s’inspirent de modèles internationaux (Vetlife UK, Not One More Vet aux États-Unis), et l'inclusion de la santé mentale dans les politiques de santé publique vétérinaire – comme préconisé par l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) – laisse présager un renforcement des dispositifs dans les années à venir.

Enjeux et espoirs : accompagner la transformation du métier

La prise de conscience collective autour de la souffrance psychique des vétérinaires aura permis, ces dernières années, de passer de l’isolement à la solidarité, et de l’urgence à la prévention. Les réseaux d’écoute, les dispositifs institutionnels, l’engagement des structures et l’émergence de nouveaux outils témoignent d’une volonté de changement durable, portée à la fois par la profession et ses partenaires. Le défi, désormais, est de garantir un accès effectif à ces ressources, d’en assurer la pérennité, et de sensibiliser sans relâche tous les acteurs de la santé animale à ces enjeux. Car prendre soin des vétérinaires, c’est aussi prendre soin du vivant tout entier.

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